dimanche 12 janvier 2014

Loi anti-Amazon et pouvoir d'achat !



Si vous êtes attentif, vous savez certainement que le Sénat a adopté la loi prohibant le cumul des 5 % de réduction avec la gratuité de port pour les livres achetés sur internet, dans le but de protéger nos librairies conventionnelles d’Amazon et consorts.
Cela peut paraître une bonne mesure que nous devrions applaudir et pourtant, si l’on y regarde de plus près avec les bonnes données du problème, nous en sommes très loin.

Que va changer cette loi ?
Si la loi est promulguée dans son état actuel, cela va simplement obliger Amazon et les autres, à facturer les frais d’envoi et supprimer la réduction de 5%, autrement dit, cela revient à augmenter les prix pour contrecarrer une concurrence dite déloyale.

Qui sera plus particulièrement concerné ?
Si vous réduisez notre population à cinq personnes, il y a un francilien pour quatre provinciaux.
Celui qui habite en région parisienne ne subira aucune conséquence, la librairie à côté de chez lui pratiquera les mêmes tarifs qu’avant.
Les quatre provinciaux se poseront évidemment la question, car ils sont à 50 kilomètres de la première librairie (Moyenne d’un aller et retour pour trouver un libraire en dehors de Paris). Pour ces quatre consommateurs avisés, Amazon et internet resteront la réponse sans alternative pour la préservation de leur pouvoir d’achat. La légère différence de prix ne compensera ni le temps, ni les frais d’un déplacement en voiture.

Un exemple de prix avant et après la loi ?
Prenez un livre dont le prix fixe est de 22,50 €. Pour beaucoup d’entre nous, acheter ce livre à 21,38 € (achat Amazon avec - 5 % et sans frais d’envoi) est déjà un réel effort.
Si, à cause de la loi, son prix passait à 28 €, soit son prix normal avec frais de port, cela pourrait rapidement devenir une impossibilité pour bon nombre d’entre nous.
Quant au même livre en librairie, pour 20 % de la population, cela ne changera rien. Pour les 80 % restants, il convient d’ajouter aux 22,50 €, le temps en voiture, son usure, le carburant et les éventuels frais de stationnement, soit environ 30 à 32 € pour un même livre et sous réserve que l’ouvrage soit en stock et ne nécessite pas un second déplacement, après sa commande.

Quel est donc le bilan prévisible ?
Cette loi est un coup d’épée dans l’eau qui ne rapportera strictement rien à nos libraires et ne fera que gréver notre pouvoir d’achat. En avait-il besoin ? En ce temps de crise où l’on calcule la dépense du moindre euro, je ne le pense pas.

Où se situe le problème ?
Le malaise est bien ailleurs que chez Amazon et ses frais de port gratuits. Seulement voilà, c’est toujours plus facile de tirer à boulets rouges sur une cible quelconque, jetée en pâture à un public mal informé.
Dans ce style d’idées farfelues, j’ai lu dans un article que les éditeurs devraient baisser leur « marge démesurée » et je n’ai pu qu’en rire ! Je vous rappelle que le libraire, qu’il soit numérique ou traditionnel, perçoit la plus grosse part du gâteau, soit environ quatre fois la part de l’auteur et deux fois celle de l’éditeur. C’est tout à fait normal, pour des raisons de frais de structure, de personnel et tutti quanti, nul ne peut le contester.
Ajoutez ensuite que les librairies représentent 45 % des ventes du livre en France contre 10 % pour les acteurs numériques, le reste se répartissant entre les Fnac, les chaînes de librairies et la grande distribution. Internet représente donc la part la plus faible des ventes. Était-ce la bonne cible ?

Analyse succincte de la situation financière des librairies
— 2.500 librairies en France, dont 1.300 pour Paris et région (52 % des points de vente)
— Entre 2005 et 2011, le marché du livre a augmenté de + 2,5 %
— Évolution du C.A. Librairies au C.A. > 1 M € = + 6,1 % et C.A. < 300 K€ = - 7,1 %
— Les frais de transport. 2004 = 20 % et 2011 = 26 %
(Tous les grands diffuseurs étant sur Paris, les frais de gazole sont directement imputés aux libraires par les sociétés de transport)
— Évolution de la pression fiscale : De 2005 à 2011 = - 0,2 %
— Évolution de la marge. 2005 = 32 % et 2011 = 33,5 % soit + 4,69 %
(Cela n’est qu’une moyenne, certaines grandes librairies dépassent les 38 %)
— Taux de résultat net divisé par deux depuis 2005
Devant ces chiffres, on peut s’interroger sur les sources du problème. Un marché qui évolue, une marge qui progresse, des impôts et taxes allégés, mais le constat est sans appel. Le résultat net régresse fortement et l’on peut affirmer qu’une librairie de province, au C.A. inférieur à 300 K€, est quasiment assurée de baisser le rideau dans les prochaines années pendant que son confrère parisien au C.A. supérieur à un 1 million d’euros, progressera de 7 à 10 % par an.
Enfin, seulement 8 % des librairies (+/- 200 points de vente) ont entamé un développement de leur commerce et diffusent maintenant les œuvres numériques via un site internet.

Et qui va payer, finalement ?
Le marché du livre est complexe et je ne pense pas que cette loi apportera quelque chose de positif dans la bataille que se livrent certains acteurs, mais une chose demeure certaine, la loi ne tient pas compte du consommateur final, c'est-à-dire vous et moi. Ne pouvant nous passer de ce service internet qui nous facilite la vie, nous allons par conséquent le payer plus cher sans pour autant courir chez un libraire ! Sauf que... En période de crise, l’effet de cette loi peut rapidement devenir pervers et il y a fort à parier que certains renonceront à lire.

Faut-il vraiment user de protectionnisme pour les librairies traditionnelles ?
Bien sûr que oui mais certainement pas en tapant sur la concurrence qui ne leur fait pas vraiment de mal. Les chiffres sont suffisamment parlants et nulle part, le syndicat du livre ne fait mention d’une baisse vertigineuse et généralisée de leurs chiffres d’affaires mais bel et bien d’une belle hausse pour les grandes librairies et d’une baisse croissante pour les plus petites.
Maintenant, je suis le premier à vanter les mérites de nos libraires, car ce sont de vrais passionnés et leurs conseils sont véritablement indispensables. Ils domineront toujours de la tête et des épaules le vide absolu, froid et impersonnel d’une boutique en ligne sur internet. Il ne faut pas nier de telles évidences.
Prenez l’exemple de la librairie Decitre existant depuis 1907 en Rhône – Alpes. 9 points de vente, 350 collaborateurs, une offre numérique complète via un site ouvert depuis 15 ans, 6 millions de livres vendus par an, 1,5 million d’internaute tous les mois et un C.A. en constante progression. Est-ce qu’Amazon les dérange ? Non. Ils se sont simplement adaptés aux impératifs d’un marché qui évolue régulièrement et principalement à l’offre numérique.

Librairies et Amazon, est-ce vraiment la guerre ?
C’est apparemment ce que l’on veut nous faire croire. Pourtant, je maintiens que ces deux protagonistes sont aussi complémentaires que la version numérique d’un livre peut l’être à son homologue en papier. Ils visent deux clientèles diamétralement opposées et pour le moins, différentes par ses moyens financiers et principalement, par sa géolocalisation. Un protectionnisme inutile et absurde finira par nuire à la diversité culturelle et grèvera finalement toujours les mêmes, creusant ainsi un peu plus l’écart entre ceux qui peuvent et ceux qui voudraient. La culture en général et la littérature en particulier doivent-elles devenir des luxes accessibles à une seule élite (parisienne) ou complètement ouverte au plus grand nombre ?
C’est sans nul doute cela, la bonne question.

Alors, en conclusion ?
Je vous rassure, Amazon, comme les librairies traditionnelles, ne se porteront pas plus mal après cette loi et de façon certaine, aucun professionnel ne verra ses bénéfices augmenter ou diminuer de façon significative.
Par contre, si vous vivez en province, votre porte-monnaie et le mien pèseront un peu moins lourd dans nos poches. Autrement dit, les amis, déménagez à Paris si vous aimez lire. Comme quoi, malgré ce que l’on nous dit, nous sommes bien loin du prix unique du livre et cette loi ne fera que creuser encore plus l’écart même si les apparences disent le contraire.

Personnellement, je préfère la Provence, j’aime toujours autant mon libraire même s’il est à 28 kilomètres de chez moi et je conserve mon compte Amazon dans mon ordinateur...


Bon week-end !
Amitiés littéraires.

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